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ÉGLISE. CULTURE. NUMÉRIQUE.

Une spiritualité studieuse laminée par une spiritualité récréationnelle

11 Septembre 2025, 06:00am

Publié par Henri Bacher

Depuis la Renaissance, les protestants ont magnifié le monde des livres et surtout du Livre, la Bible. Cette Bible a encore été boostée davantage par les réveillés du 19ᵉ siècle. D'une part, parce que c'était là que les livres en général, grâce à l'école obligatoire, ont trouvé leur vitesse de croisière. La Bible est aussi devenue abordable et abondante pour l'ensemble des chrétiens. Je vous rappelle qu'en France l'école est devenue obligatoire en 1882 et que la diffusion de la spiritualité chrétienne était, jusqu'à cette époque, spécialement entre les mains des érudits, de ceux qui «savent» et qui sont diplômés pour enseigner le peuple. Jusqu'à l'émergence des réseaux sociaux boostés par le numérique, toute spiritualité passait par la maîtrise de la lecture. Aujourd'hui, tout le monde se donne le droit de gloser spirituellement sur les réseaux, sans ou avec diplômes. Il n'y a même pas besoin de savoir vraiment lire et maîtriser la langue française du point de vue orthographique et grammatical. Voilà notre nouveau contexte socioculturel.

C'est l'école et le monde des livres qui ont formaté la spiritualité plus que la Bible.
C'est ce que je qualifie de spiritualité studieuse.

 

Illustration réalisée par l'auteur

Je ne donnerai qu'un seul exemple pour étayer ce constat. Tout le vocabulaire dans nos communautés évangéliques tourne autour du vocabulaire scolaire. Le pasteur aime se présenter comme un enseignant, moins comme un prophète, un thaumaturge ou un visionnaire. Le pasteur ou la pasteure étaient des «maîtres» en sciences spirituelles. D'emblée, ils se positionnaient au-dessus de celui qui n'avait pas de diplôme. On lit, on étudie on explique la Bible. On analyse les textes. On parle du professeur de théologie, de l'enseignant. Le mot est devenu un sésame pour entrer en spiritualité. Par exemple le fameux mot Vérité. Pour le public chrétien lambda, on ne savait souvent pas ce que ce mot recouvrait vraiment, mais on l'utilisait comme un étendard.

Ce sont les réseaux sociaux qui vont marginaliser la culture de l'écrit. 

La culture de l'écrit et de la lecture va flotter, comme sur un bateau, sur la nouvelle culture du numérique. Il restera encore en arrière-plan des lambeaux de culture écrite, mais elle ne sera plus la reine de notre société occidentale et sûrement mondiale. L'école navigue déjà à vau-l'eau et les communautés dont la culture est étroitement liée au livre vont suivre le mouvement.

Illustration réalisée par l'auteur avec l'IA

 

Quel est le déséquilibre fondamental que provoque cette marginalisation et ce flottement ?
O La surproduction de diplômés

Ce n'est pas moi qui le constate, mais d'éminents chercheurs, dont
 Michael Sandel, professeur de philosophie politique à l'université de Harvard, qui publie La Tyrannie du mérite*. Sandel fait son analyse dans le contexte étasunien, mais ses thèses sont aussi reprises, par exemple, par la maîtresse de conférence Marie Gayte-Lebrun à l'université de Toulon. Il y a un autre facteur qui a une influence négative, en France, c'est l'importance des diplômes. Chez nous, le parcours intellectuel et les grandes écoles ouvrent les portes du pouvoir, y compris pour diriger les grandes entreprises publiques. Il y a donc une forte compétition entre les élites. Un autre chercheur, Peter Turchin* va jusqu'à affirmer qu'il y a surproduction des élites et c'est cette surproduction qui provoque les crises sociales. J'emboîte le pas en posant la question suivante : en développant des élites pastorales surtout diplômées dans une structure académique, ne va-t-on pas déclencher des crises de vocations, le désintérêt pour la fréquentation des cultes et l'engagement chrétien dans la société ? 


* La Tyrannie du mérite / Michael Sandel, Albin Michel / 2020
* Le Chaos qui vient / Peter Turchin / Cherche Midi / 2024

Sous forme visuelle, le rendu de ce déséquilibre et son basculement probable

Illustration réalisée par l'auteur avec l'IA

Le pasteur « alphabétisé », « scolarisé », « académisé », « diplômé » était la figure dominante de la chrétienté protestante et évangélique toutes confessions confondues. On laissait une place bien moindre aux acteurs ou actrices émotionnels, comme ceux qui pratiquent la musique. D'ailleurs les cultes classiques se composaient surtout de l'assemblage de chants, de lectures du texte biblique ou de la liturgie et de la prédication qui était la plupart du temps une explication de texte. Peu à peu ces dernières décennies, sous l'influence de Jeunesse en mission (JEM) et de nombreux compositeurs de musique, la partie musicale a pris de plus en plus d'ampleur, jusqu'à créer des festivals de musique. L'image a eu plus de peine à trouver sa place dans la spiritualité protestante et évangélique à cause de l'interdiction des idoles. Les paraboles de Jésus étaient en fait des images paraboliques, comme celles que nous utilisons de plus en plus dans nos posts. Des images qui font ressentir la problématique et qui ne se prêtent guère à l'idolâtrie.

Illustration réalisée par l'auteur avec l'IA

Le basculement se fait entre le cerveau droit et le cerveau gauche et le droit prend le lead dans nos spiritualités. C'est celui-là qui va dominer majoritairement dans nos manières de croire, de penser, d'agir, de pratiquer la foi. Où est-ce qu'on apprend aux futurs pasteur-es la langue du numérique ? Pas celle du langage informatique, mais celle qui puise sa structure de base dans l'oralité, dont une majorité de textes bibliques rendent compte par l'écrit. Mais l'écrit ne peut pas nous apprendre comment percevoir, interpréter, transmettre un rêve, une intuition, une indication du Saint-Esprit autre que sous forme de verset biblique. Il nous donne juste l'indication que cette possibilité existe.


Quel sera le métier du futur pasteur-e ?

Illustration réalisée par l'auteur avec l'IA

Il sera astronaute de l'émotion qui pilotera son engin avec le carburant de la Bible. Le plus important pour lui, c'est de programmer sa trajectoire spirituelle. Il aura surtout appris à utiliser et le carburant et le maniement de ses instruments de pilotage culturel. Un exemple de ce genre d'apprentissage dans le domaine musical. Le danger, c'est que cette spiritualité boostée par l'émotion va se transformer en récréation spirituelle. On joue, on se met en scène, on cherche des applaudissements (des likes).

 

Conslusion

Illustration réalisée par l'auteur avec l'IA

On a trop mis la Bible dans ou sur la tête, comme un couvre-chef, au lieu de la poser sous nos pieds, car nous sommes appelés à marcher sur le chemin du Christ et non seulement à nous assoir sur le bord du chemin à penser cette marche. Ne vous envolez pas dans le cosmos spirituel sans la Bible, sinon, vous allez rapidement manquer de carburant.

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