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ÉGLISE. CULTURE. NUMÉRIQUE.

Oralité électronique et églises émergentes

25 Mars 2014, 12:42pm

Publié par Henri Bacher

Il va sans dire que la nouvelle culture qui se développe sous nos yeux et surtout par nos écrans a plus à voir avec l’oralité qu’avec la culture de l’écrit. Notre communication se fait par pictogrammes interposés, par images animées, par gestes, par chansons, par flux audio ou vidéo. Sur des écrans de plus en plus petits et de plus en plus performants, comme les téléphones portables. Les évangéliques en particulier se donnent l’impression qu’ils s’adaptent en transposant les anciens contenus sur les nouveaux supports, sans en changer ni le contenu, ni la forme. On croit être à la page en mettant sa prédication sur vidéo et en la balançant sur Youtube, sans s’apercevoir qu’il n’y a qu’un 10% d’internautes qui se lancent à regarder une vidéo qui dépasse les dix minutes. Comment transposer un contenu destiné à des lecteurs (des gens qui lisent, pas des lecteurs électroniques !) à un contenu destiné à la culture orale ? Comment repenser la théologie destinée à des gens lettrés pour des gens qui appréhendent la réalité d’une autre manière, celle de l’homme oral?

Dans cet article nous employons plusieurs fois le terme d’académie. Veuillez le prendre selon sa signification première : "Le terme d'Académie a été employé la première fois pour désigner l'école que Platon a fondée à Athènes en -387.” (Wikipedia). Ce sont donc, dans notre optique, toutes les personnes qui se réfèrent au monde de l’école, de l’université et plus largement partout où l’on pense et où on donne des cours à la manière scolaire.

L’évolution culturelle au travers des âges

Les hommes ont durant des siècles voire des millénaires communiqué et pensé leur existence dans un contexte oral. Par la suite, avec l’invention de l’écriture, l’oralité a laissé peu à peu la place à l’écrit et certain chercheur comme Pierre Lévy parle, pour cette phase du développement humain d’oralité secondaire, un mix ou domine bien sûr l’oralité, mais où l’écrit devient un mode de stockage de l’information sur support matériel comme l’argile, la pierre ou le papyrus. Ces deux modes de communications et d’appréhension de la réalité ont longtemps co-existé, jusqu’à l’avènement de l’imprimerie qui a fait basculer définitivement les occidentaux dans le giron de l’écrit, laissant l’oralité en rade dans les zones reculées de la campagne ou des bassins industriels. Aujourd’hui, nous sommes les témoins d’un basculement similaire, mais cette fois-ci au détriment de l’écrit. Il est repoussé dans les zones obscures des bibliothèques, des librairies ou dans les bâtiments d’une Bibliothèque Nationale aussi « grise » et « froide » que la littérature qu’elle renferme, par rapport aux paillettes de la télé et d’internet. Les « paillettes » de l’écrit se cantonnant au niveau du cerveau et ne sollicitant nullement ni la vue (sauf pour déchiffrer le code des lettres), ni le toucher, ni l’odorat, ni l’ouïe. L’homme lettré est un «handicapé» de la communication dans son sens large. Il ne sait déchiffrer que des codes qu’il transformera en « émotion » intellectuelle et qui se traduiront rarement, surtout dans nos églises issues de la Réforme, par des débordements physiques, à part un imperceptible clignement des yeux à l’énoncé d’une bonne analyse de texte.

Les moteurs culturels (surtout dans la sphère biblique)

Chaque mode culturel a ses moteurs ou propulseurs. On pourrait aussi parler de promoteurs.

Pour l’oralité, c'est le prophète, doublé d'un conteur! Il entend Dieu parler. Il se fait le transmetteur des pensées divines et un de ses supports favoris, c'est bien sûr le récit (voir par exemple 2 Samuel 12).

Au prophète, il faut associer le patriarche, figure centrale, emblématique, garant de la continuité (d'où aussi l'importance d'un fils qui permet cette continuité). La lignée représente l'élément fédérateur de cet espace oral. Ne pas avoir de fils voulait donc dire interrompre la lignée, le fil de l'histoire et par la même occasion l'interruption de la transmission des connaissances. Lorsque Dieu dit à Abraham qu'il aurait des descendants aussi nombreux que les étoiles du ciel (Genèse 15:1-6), il lui signifiait que son clan ne vivrait pas un génocide socioculturel et religieux. Sans ces chaînons humains, la foi ne serait pas parvenue jusqu'à nous. Dans l’oralité la connaissance se transmet par immersion dans une chaîne humaine et non par transcription sur des supports matériels comme le papier.

Pour l’écrit, ce sont l’écrivain et l’exégète qui sont les pivots. Le pasteur issu de la Renaissance étant plus un "explicateur" de Parole qu’un "révélateur" de Parole. Le prototype de ce promoteur est l’apôtre Paul, encore que le "prophète" n’était pas très éloigné dans sa pratique théologique. Avec le passage du rouleau compresseur de la monoculture du livre, le prophète a dû définitivement laisser sa place à l’exégète.

Perspectives d’avenir : exégèse prophétique?

Ce serait le rêve ! Hélas, les cultures n’englobent jamais l’ensemble de l’expérience humaine, elles sont partielles comme l’homme est partiel. Il n’y a que Dieu qui est "complet". De plus, tout levier technologique comme l’imprimerie et plus récemment l’électricité, amplifie les déséquilibres culturels.

Regardons la réalité en face. Ceux qui ont renouvelé un tant soi peu l’église ces dernières années sont des créateurs issus de la sphère du divertissement électronique et par ricochet du monde de l’oralité électronique : musiciens, conteurs, vidéastes, "vlogueurs", graphistes, théâtreux, chorégraphes, slameurs, locuteurs, journalistes radio, acteurs et comédiens. Les nouveautés actuelles ont rarement été l’apanage de l' "exégète" ou de l’académicien.

Dans la civilisation du livre on part d’une approche théorique, alors que dans la culture orale on part de ce que l’on ressent vis-à-vis de la réalité.

Les propulseurs culturels du passé pensent qu’il faut se mettre à conceptualiser les nouveaux mouvements spirituels, avant de les lancer. Ils se précipitent à l’académie pour comprendre ce qui se passent, or l’académie ne les rendra pas novateurs. C’est comme si les Luther et les Calvin s’étaient précipités au monastère pour renouveler leur pensée et leur pratique théologique. Il faut que l’académie admette qu’elle ne sera plus à l’avenir le moteur de la culture. Elle reste un facteur de développement dans le domaine scientifique. Les églises émergentes ne sortiront pas de l’académie, car l’expérience religieuse est très étroitement liée à la culture et non au domaine scientifique! De plus les « académiciens » ne sont pas lus par les nouveaux créateurs de culture. La culture du livre n’est plus qu’une parmi d’autres, alors qu’elle était la reine de la vie intellectuelle du passé. Nous produisons donc une montagne de savoir sur support papier ou même électronique pour un public-cible qui n’est pas au rendez-vous. Ce fossé se creusera de plus en plus. Nos colloques devraient se tenir dans des studios de télévision relayés par Facebook , filmés et diffusés sur Youtube.

Ce qui va se passer, c’est que l’académie ne sera plus qu’observateur de la réalité. Elle saura expliquer les mécanismes existants, mais sera incapable de mettre les gens en marche vers de nouvelles réalisations. De leader elle deviendra suiveuse. Une des plus grandes églises actuelles, en francophonie, a été mise sur pied par un paysan aidé par des gitans! http://www.topchretien.com/toptv/?/1648/porte-ouverte-chretienne_even-temoignage-de-jean-peterschmitt

Où est le résultat des efforts fournis par les instituts et facultés de théologie ces dernières décennies? Remontés spectaculaires du nombre des inscrits? Nouveau regain pour la formation en académie? Quelles sont les académies qui ont véritablement lancé de nouveaux mouvements intellectuels et théologiques ayant généré de nouvelles communautés? Taizé ne s’est pas construit à partir de l’académie, même si les frères ont fait des études théologiques. Est-ce à dire qu’il faut laisser tomber la formation en académie? Qu’elle n’a plus de sens?

Quelques pistes pour aller plus loin

Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas voulu dire. La réflexion intellectuelle est toujours d’actualité et il ne faut surtout pas arrêter de se former. Ce qu’il faut faire, c’est changer de lieux de formation, de style, de contenus. A la Renaissance, les réformateurs ont fréquenté les nouveaux lieux de développements de la culture, qu’étaient les universités. Luther a quitté le monastère, pas seulement pour se marier, mais aussi pour changer d’univers de réflexion. Aujourd’hui un pasteur ou un responsable d’organisation qui veut aller plus loin et se former dans l’émergence ne doit surtout pas retourner à l’académie (le monastère du temps de la Renaissance), mais aller faire des stages dans des entreprises de communication, de publicité, dans des rédactions internet, dans des studios de télés, se frotter aux réseaux comme Facebook, etc… Que deviendront alors les anciennes structures de formation? Les plus ouvertes et les plus entreprenantes deviendront peut-être des assistantes pour accompagner les personnes qui se hasardent dans d’autres milieux que le leur. Elles ne seront plus les "sages-femmes" de la nouvelle spiritualité,
mais seront les infirmières pour aider à récupérer des traumatismes subis dans le monde du multimédia et d’internet où Mammon est le nouveau roi!

Henri Bacher

Oralité électronique et églises émergentes

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