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ÉGLISE. CULTURE. NUMÉRIQUE.

À quel moment l’image devient-elle idole?

22 Octobre 2014, 10:06am

Publié par Bible sur mobile

Depuis des années, je m'intéresse au Moyen-Âge. Beaucoup de nos nouveautés actuelles en église et hors église proviennent de ce temps-là. Dans le domaine laïc, je ne citerai que le système de péage que l'on retrouve sur les autoroutes, ou bien les réseaux en téléphonie ou sur internet. Les réseaux ont été fort répandus à partir du XIIème siècle: réseaux de monastères, d'universités. Le compagnonnage des artisans en était un autre. Dans le domaine de la foi, sous l'influence et le massage permanent des mass-médias, d'internet et de la téléphonie, nous développons de plus en plus une foi de type "archaïque", comme avant la Réforme et la Renaissance. Entendez par là, une foi liée à notre être souterrain, à nos capacités émotionnelles, à notre intuition. Loin de moi, de mépriser cette foi, largement vécue par les personnages de l'Ancien Testament, tels les patriarches, les prophètes et autres voyants.

Une culture qui favorise la constitution des idoles
Culturellement nous favorisons de plus en plus l'image et la communication basée sur les émotions, y compris dans l'église. Le problème, c'est que nos académies n'ont pas été préparées à ce déferlement de visuel. Par ricochet, nos responsables d'églises, n'ont été sensibilisés ni aux avantages, ni aux dérapages du monde des images. Donc, ils l'utilisent tant bien que mal. Comme la notion de performance a remplacé celle de la vérité, on est jaugé sur la base du nombre d'adeptes qui remplissent nos salles de culte et non plus selon des critères bibliques. Pour faire du "chiffre" parfois tout est bon! C'est en analysant les pratiques religieuses du Moyen-Âge que nous pouvons le mieux saisir les évolutions religieuses d'aujourd'hui, puisque sans nous en rendre compte nous nous inspirons de ce temps-là. Il y a eu le phénomène "Toronto", aujourd'hui en 2014, certains leaders évangéliques européens se précipitent à l'église Bethel de Redding aux Ètats-Unis pour se documenter sur de nouveaux développement comme, entre autre, le manteau prophétique (prophetic mantel). Le croyant s'immerge dans la spiritualité, alors que la Réforme nous a inculqué une foi par instruction. Les fêtes flamboyantes d"avant la Réforme, rythmant le calendrier ecclésiastique, sont reprises, dans une version actualisée, par nos spectacles, festivals de musique où l'on rivalise de créativité et qui coûtent de plus en plus chers.

Un exemple argentin
Un article du journal "La Croix", relayé par le Top chrétien, m'a intrigué. L'article faisait mention d'un pasteur évangélique argentin qui invite ses ouailles à s'avancer vers une table où il a posé une pierre. en souvenir du texte de Samuel (1) qui parle de la pierre de secours. Il propose de la toucher pour bien intégrer le message. Jusqu'ici rien de répréhensible, apparemment. C'est une sorte de parabole. Si ce type de message se passe une fois par année, il n'y a pratiquement aucun risque d'idolâtrie, mais si ce genre d'activités se répète régulièrement sous d'autres formes, c'est là qu'apparaît le risque de dérapage. Aujourd'hui, l'homme aime voir, entendre, toucher et sentir. Il réagit très favorablement à toute stimulation utilisant les quatre sens que la spiritualité du Moyen-Âge a largement exploités. Lorsque l'émotion est le critère privilégié d'évaluation pour juger d'une situation ou de la véracité d'un fait, on tombe très vite dans le subjectif. Si l'émotion est négative, on en déduit que ce n'est pas juste et bon pour le croyant, si les impressions sont bonnes, c'est forcément valable et véridique. Les gens qui auront touché cette pierre et qui auront senti une vraie émotion diront spontanément que le St Esprit a puissamment travaillé dans leur vie. Peut-être! Mais, il y a de fortes probabilités pour que ce ne soit qu'un acte culturellement très performant. Dans un autre domaine, si une personne vibre intellectuellement à une belle démonstration de pensée, cela ne veut pas dire que le St Esprit parle. Se pose alors la question de la vérification. Comment être sûr que le St Esprit a parlé? Est-ce une vague d'émotions ou une belle compréhension intellectuelle qui nous confirme son action? En réalité, c'est assez simple: c'est dans la pratique de tous les jours que nous savons que l'Esprit était ou est à l'action. Les émotions ressenties peuvent faciliter cette mise en pratique. Il y a une forte tendance à croire que l'intensité des émotions est synonyme de la présence de l'Esprit, alors que ces sentiments peuvent être provoqués facilement par des leviers culturels. Il suffit d'avoir du talent. J'ai envoyé une fois, une des mes stagiaires venant d'un milieu pentecôtiste dans un culte réformé vaudois. Elle en est revenue avec un verdict sans appel: ils n'ont pas le St Esprit! À quoi a-t-elle pu juger ainsi les croyants de cette communauté? À l'absence de manifestations émotionnelles visibles. Si elle s'était donnée le temps de les suivre dans leur quotidien, elle se serait peut-être rendu compte qu'un grand nombre de participants au culte étaient de vrais disciples du Christ.

Un eldorado émotionnel
Il est clair que beaucoup de responsables vont s'engouffrer dans cet eldorado émotionnel. Très facilement, ils pourront croire que Dieu est présent, sous prétexte qu'ils ont réussi à mettre une certaine ambiance spirituelle. Les techniques de communications actuelles, bien maîtrisées, facilitent grandement ce pouvoir de "séduction". Ne me faites pas dire, ce que je n'ai pas voulu dire: je crois que le travail avec l'émotion est essentiel pour communiquer l'évangile aujourd'hui, mais pas à n'importe quel prix. L'intellectualisme du passé a fait autant de dégâts que l'"émotionalisme" en fera aujourd'hui. Dans ce nouveau contexte émotionnel, les idoles vont apparaître très rapidement, car elles offrent un pouvoir d'attraction énorme, bien plus que la simple parole. Si on est conscient du processus de formation d'une idole, l'église pourra plus facilement contrôler les dérapages. Prenons l'exemple de la pierre de ce pasteur argentin. Si celle-ci reste en place, histoire de perpétrer le message, elle risque de faire capoter la communauté, comme une grosse pierre sur la route peut faire tomber le cycliste. Surtout, si de temps en temps, le pasteur fait référence à cet objet minéral dans le style: "Rappelez-vous, lorsque vous avez appelé le Seigneur au secours lors de la première exposition de celui-ci et qu'il vous a répondu!". Il suffit qu'il se produise un petit miracle de guérison dans son environnement immédiat et voici que débute la grande carrière de l'idole-pierre. Pour vérifiez à quel stade se trouve l'objet dans le cycle idolâtre, il faut prendre la pierre et la poser plusieurs dimanches de suite sur le parking de l'église. Si personne ne s'en offusque, c'est que la pierre est encore dans son cycle parabolique.

Quelques conseils pour éviter les écueils
1. Lorsque vous utilisez des objets, des images comme message ou support didactique, ne les gardez pas et surtout ne leur accordez pas une place privilégiée. Par exemple, les icônes utilisées par les orthodoxes tournent très facilement en objet idolâtre, même si la représentation contient un message théologique certain.

2. Restez strictement dans le mode parabolique.

3. Ne spiritualisez pas les images ou les objets. Ne les investissez pas d'un pouvoir spécifique. Dans le cas de la pierre du pasteur argentin, celui-ci a franchi le pas. La pierre n'est pas restée dans son rôle pédagogique. Ce qui l'a transformée en candidat pour l'idole, c'est le fait de la toucher.

4. Evitez les actions de masse: toute la communauté qui touche la pierre. Laissez le choix et en même temps, spécifiez que la personne qui reste à sa place, n'en est pas moins secourue.

5. Plus vous changez d'images, plus vous êtes à l'abri des idoles. Par changer, j'entends aussi le fait de changer la représentation. Le Jésus blond de nos représentations évangéliques est à la limite du processus idolâtre. Ce n'est donc pas le fait d'utiliser des images ou des objets qui pose problème, mais c'est la place physique et émotionnelle qu'on leur accorde et leur permanence qui vont engendrer les dérapages. L'Argentine est loin, ne nous croyons pas à l'abri. L'épisode de la "poudre d'or" qui a fait courir les jeunes de Suisse romande est bien de chez nous.

(1) 1 Samuel 7:2 Samuel prit une pierre, qu'il plaça entre Mitspa et Schen, et il l'appela du nom d'Ében Ézer, en disant: Jusqu'ici l'Éternel nous a secourus.

Henri Bacher

L'onction du prédicateur

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