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ÉGLISE. CULTURE. NUMÉRIQUE.

Retour sur une tendance du Moyen-Âge: la théologie de la Création

10 Avril 2015, 15:06pm

Publié par Henri Bacher

Depuis les débuts du christianisme on parle de deux Révélations, celle du texte biblique et celle de la Création. Au fil des siècles l’une ou l’autre Révélation a été plus ou moins marginalisée. Avant la Réforme, la révélation biblique s’est cantonnée dans les monastères, le latin et l’illettrisme ambiant constituant des obstacles infranchissables pour les croyants lambdas. C’est donc la théologie de la Création qui a connu une sorte d’apogée, au Moyen-Âge, avec saint Bonaventure, Thomas d’Aquin et l’école scolastique. Après la Réforme, avec entre autres Calvin et Luther, on s’est presque exclusivement concentré sur les textes de la Bible, favorisés par les traductions et le levier technologique de l’imprimerie. Ce n’est que depuis quelques décennies qu’on s’intéresse de nouveau à la théologie de la Création*. Ce serait intéressant de l’explorer, en se faisant aider par le monde scientifique. Non pas pour opposer Révélation biblique et Création, mais pour les faire fonctionner à nouveau en symbiose.

D’où vient ce désintérêt, par les réformés et les évangéliques classiques, pour l’exploration de la Création comme source d’inspiration?
Plusieurs facteurs, bien sûr, ont joué. On estime comme Fabien Revol, du Centre interdisciplinaire de l’Université catholique de Lyon, que les réformateurs ont voulu mettre l’accent sur la notion de salut. Peut-être, mais j’y verrais aussi tout simplement une très forte adaptation culturelle des réformateurs à ce qui se passait à l’époque où l’imprimerie a pris son essor. Ils se sont engouffrés dans le monde de la “pensée écrite” en laissant de côté celui du décryptage de la réalité par les émotions, par l’intuition, par le sensible. C’est sans doute le monde culturel des humanistes qui a formaté leur pensée théologique tout autant que l’inspiration de la Bible. C’était des “chercheurs” de la sphère universitaire. Ils ont développé une nouvelle grille de lecture et d’interprétation, d’autant plus que la science était, à cette époque, bien soumise à l’église et se devait de confirmer les interprétations des théologiens.

Pourquoi, aujourd’hui, vouloir réactualiser la théologie de la Création?
Simplement parce que les scientifiques, de toutes disciplines, ont fait des progrès énormes dans la compréhension de notre Univers. C’est une mine d’or pour comprendre Dieu alors que la majorité des théologiens relèguent la question de la création du monde aux trois premiers chapitres de la Genèse. Je souhaiterais simplement que les scientifiques, qui s’occupent de comprendre le fonctionnement de la Création (astronomes, biologistes, médecins, etc.) soient inclus comme co-explicateurs d’une Révélation qui intègre à la fois le texte biblique et les acquis de la science, sans les opposer. Il faut apprendre à fonctionner en systémique. Nous avons trop fractionné l’approche théologique en la cantonnant au texte biblique.

D’autre part, nous sommes de plus en plus, culture oblige en prise avec le visuel, le sensible, les images, les mises en scène, la musique, etc. Quelle est la grille de lecture que les théologiens vont utiliser? S’ils font comme les Réformateurs inspirés par des humanistes, ils devront s’inspirer du monde des images, qui lui est piloté, majoritairement, par des pas-encore-chrétiens, alors que les humanistes étaient des scientifiques très proches de la foi chrétienne.

Et si, pour se renouveler, on lorgnait un tant soit peu sur la Création? L’univers se perçoit avant tout par la vue, l’ouïe et le toucher et non par la lecture. Ne serait-ce pas une réponse de Dieu pour le monde d’aujourd’hui, qui lit de moins en moins et qui se pilote, numériquement parlant par la voix? Est-ce à dire qu’une personne illettrée ne peut pas devenir chrétienne et vivre une vraie relation de foi avec Dieu?

La Création se vérifie, le message de salut de la Bible se croit
En réalité, la Révélation de la Création et la Révélation biblique ne sont que deux faces de la même médaille, pas deux faces interchangeables, mais deux faces qui ont chacune une fonction bien définie.

Au même titre que la Bible, la Création, est un “Livre” qui nous révèle, en partie, qui est Dieu, la manière dont il fonctionne. C’est le “Livre” lié à des faits, des fonctionnements, des aspects vérifiables. Les scientifiques lorsqu’ils arrivent au bout de leurs recherches et qu’elles sont avalisées par le reste de la communauté scientifique, arrivent presque toujours sur des faits précis et vérifiables, ainsi que des résultats reproductibles, bien qu'une certaine incertitude existe. Les scientifiques ne peuvent découvrir que ce qui est vrai, vérifiable, juste. C’est une appréciation d’ensemble puisque le terme de "vérifiable", n'est pas exactement vrai: le théorème d'incomplétude de Gödel stipule qu'en mathématique il y a des énoncés qui ne sont pas démontrables. Il est impossible mathématiquement de tout démontrer, et cela est accepté par les mathématiciens comme une vérité! Et si certains manipulent cette vérité pour des questions d’ego ou de prise de pouvoir, tôt ou tard, ils seront désavoués par leurs pairs. Personne ne peut mettre en doute que la terre tourne autour du soleil. Il est clair que ce n’est pas aussi simple, surtout lorsqu’on arrive dans des fonctionnements complexes. Les scientifiques restent des chercheurs qui ne peuvent pas avoir réponse rationnelle à tout. Malgré les avancées scientifiques avec les expériences au CERN (Centre Européen de Recherche Nucléaire) les chercheurs ne consolident pas toujours les compréhensions du passé. Le modèle standard qui a permis de découvrir le boson de Higgs est déjà mis en doute dans les nouvelles expérimentations qui ont démarré en 2015.

La Bible, par contre, l’autre ‘Livre” des Révélations s’attache aux questions de la foi et des croyances. S’y trouvent les clés pour saisir spirituellement ce qui se passe sur terre et surtout la raison pour laquelle quelque chose se passe sur la Terre plutôt que rien. J’utiliserais une image pour visualiser ce concept:

Retour sur une tendance du Moyen-Âge: la théologie de la Création

Le bloc de béton qui leste la bouée c’est la Création. La bouée représente la Bible, Parole de Dieu. Elle est liée à la Création et lestée par la Création. Sans l’écrin de la Création, l’homme ne peut pas comprendre qu’il y a un Dieu qui crée et qui gère et de plus qui est infiniment supérieur à l’homme. Mais la Création sans le “Livre” des clés d’interprétation, sans la “bouée”, accoucherait d’un monde qui n’a aucun sens. De plus, la bouée sert de repérage pour entrer dans le port. C’est exactement le rôle de la Bible. C’est le livre de la foi,

Dommage que les théologiens se soient exclusivement développés dans le domaine de l’académie qui se dédie surtout au monde scientifique et non au monde de la spiritualité. En caricaturant on pourrait dire, qui se dédie au monde du “béton”. Et la Bible a été passée à la moulinette scientifique. Comme le diplôme académique requiert certains critères, il a fallu que le penseur de la foi passe sous les arcanes de l’école et de l’université. La Bible est devenue sujet d’étude au lieu d’être la balise pour entrer dans l’éternité avec Dieu. Elle ne cherche pas avant tout à prouver la pertinence de la foi, mais à montrer comment on peut croire. Elle nous parle de toutes les personnes qui ont cru. Elle veut nous amener à faire confiance à Dieu et nous décrire l’histoire du salut. Et la foi, ne peut pas se vérifier rationnellement, comme le scientifique le fait pour la Création. Les théologiens ne devraient pas seulement être des maîtres à penser, mais des modèles de vie qui servent de modèle de foi aux croyants. Le phénomène rationnel a encore été accentué par le fait que les théologiens se sont sentis obligés de rendre la foi raisonnablement acceptable. Ils ont donc mordu sur le terrain du “scientifique” en voulant prouver d’une certaine façon la pertinence de la Bible. On peut bien sûr, étayer certains faits historiques de la Bible par l’archéologie, par l’histoire. Comprendre mieux les textes et leur interprétation par un travail herméneutique, mais une grande partie de la Bible repose sur du mystère. Même si la Création peut paraître mystérieuse à certain égard, elle n’est pas vraiment mystère.

Pourquoi la Bible ne peut-elle pas se vérifier au même titre que la Création?
Si la Bible pouvait se vérifier comme la Création, Dieu n’aurait en face de lui que des personnes qui n’ont aucun choix. Tandis que notre situation terrestre nous offre un vrai espace de liberté vis-à-vis de Dieu. Nous pouvons authentiquement le choisir sans être sous la pression de l’évidence comme celle de la terre qui tourne autour du soleil. La foi, c’est choisir de sauter dans le vide et sans filet. C’est ça, ce que j’attends des théologiens aujourd’hui, c’est qu’ils sautent dans le vide avant moi. Pas qu’ils me démontrent qu’on peut avoir une foi raisonnable, maîtrisable, encadrée scientifiquement parlant.

En quoi la théologie de la Création pourrait-elle redynamiser la théologie biblique?
Le premier avantage, c’est le fait que la Parole de Dieu pour les hommes est lestée par la Création. Nous venons de la terre (du béton) et nous y retournons. C’est ça avoir les pieds sur terre. Aujourd’hui les nouvelles spiritualités ont tendance à s’intéresser au mystère, à la mystique, aux manifestations liées au dons spirituels, au sensible, à l’intuition. Souvent elles “volent” plus qu’elles ne marchent sur la terre. Avec humour, on pourrait aussi dire, que nos théologiens issus du monde académique ont tellement creusé leurs sujets qu'ils ne sont plus sur terre, mais sous la terre. Et on ne les voit plus! Le Christ, lui, a marché sur la terre. Lorsqu’il s’incarne, il accepte d’être lesté par le “béton”. Le Christ s’est parfois libéré du “béton” lorsqu’il a fait un miracle. C’est l’ouverture vers un monde qui s’est libéré momentanément de la Création. Ce sont des signes du Royaume de Dieu qui viendra dans l’éternité. La transfiguration, l’ascension et la résurrection sont d’autres événements significatifs non liés à la Création.

Prendre en compte ou développer une théologie de la Création peut nous amener à considérer ce magnifique “LIvre” à ciel ouvert, comme source d’inspiration pour mieux comprendre Dieu, pour suivre sa manière de travailler, de créer. J’en donne quelques pistes qui vont du général au particulier.

Par exemple, si Dieu est un créateur qui utilise un processus évolutif pour créer le monde (je ne parle pas ici d'évolutionisme, l'idéologie pour laquelle seule la réalité matérielle existe), je me demande si on ne pourrait pas parler d’évolution dans l’histoire du salut. La foi d’Abraham n’est pas celle de l’apôtre Paul et pourtant il n’y a pas de rupture, mais une continuité. Le Christ étant et restant la pierre angulaire incontournable.

Le cycle des saisons est une clé essentielle pour la vie sur terre et pour le renouvellement de la nature. Pourrait-on appliquer la notion de cycle à notre vie spirituelle? Des “hivers” où la nature se repose, suivi par des “printemps” en pleine effervescence, des “étés” qui font mûrir et des “automnes” où l’on récolte. Dans nos églises nous devons toujours être dans la saison des récoltes. C’est go, go! La civilisation du livre et de l’école nous a enseigné à être au top partout et tout le temps. Avoir la meilleure note. Lorsque Jésus part méditer dans le désert, est-ce un temps d’hibernation?

Lorsque le psalmiste dit que Dieu nous connaît dès le ventre de notre mère, c’est prouvé par le scientifique. Chacun d’entre nous à une “signature” ADN unique et personnelle. Ce serait un excellent argument dans l’évangélisation. Pour Dieu nous sommes uniques et de ce fait nous avons de la valeur à ses yeux. Dans le domaine éthique, on pourrait dire que chaque foetus jeté à la poubelle provoque un trou dans la banque de données du divin créateur. Il perd une de ses créatures. Pas besoin d’arguments moralisateurs pour contrer l’avortement. Nous détruisons une “signature”, un patrimoine génétique. Qui ne change pas au bout de douze semaines! On protège bien les forêts. Pourquoi ne pas protéger les “forêts” de foetus?

La lune stabilise la terre. Sinon celle-ci aurait un comportement erratique. Ce serait intéressant de faire le parallèle avec le couple humain: qui stabilise, qui? Et les nombreux “couples” bibliques, comme Paul et Timothée, Paul et Barnabas, Moïse et Josué, Élie et Élisée pourraient aussi se décrypter avec ce phénomène cosmique dont Dieu est l’auteur.

Enfin et c’est le travail de Fabien Revo*l*, il y a tout l’aspect de l’écologie, que ce chercheur français, explore à partir de la théologie de la Création.

Henri Bacher

* Création dans le sens "Nature", "Univers".
** Le Temps de la Création, CERF,,

Psaume 19:1 à 6
Psaume de David, pris dans le livre du chef de chorale.
Le ciel raconte la gloire de Dieu, toutes les étoiles annoncent ce qu’il a fait. Chaque jour raconte cela au jour suivant, chaque nuit le fait connaître à la nuit qui la suit. Ce n’est pas un discours, il n’y a pas de paroles, aucun son ne se fait entendre. Mais leur message parcourt toute la terre, et il se répand jusqu’au bout du monde. Là-haut, Dieu a planté une tente pour le soleil. Le matin, celui-ci est comme un jeune marié qui sort de sa maison. Il s’élance comme un champion heureux de courir sur la route. Il se lève à un bout du ciel, il termine sa course à l’autre bout, et rien n’échappe à sa chaleur.

Romains 1:20
La puissance sans limites de Dieu et ce qu’il est lui-même sont des réalités qu’on ne voit pas. Mais depuis la création du monde, l’intelligence peut les connaître à travers ce qu’il a fait. Les êtres humains sont donc sans excuse.

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