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ÉGLISE. CULTURE. NUMÉRIQUE.

La «deltaïsation» de l'église contemporaine ou le morcellement de l'église

16 Septembre 2021, 08:16am

Publié par Henri Bacher

La «deltaïsation» de l'église contemporaine ou le morcellement de l'église

Je fais référence au fleuve qui, avant de se jeter dans la mer, se transforme en delta. À chaque passage d’une période culturelle à une autre, il y a un phénomène de «deltaïsation». Le paysage socio-culturel et religieux se morcelle, se divise en un nombre impressionnant de petites «îles». Il s’y développe la mangrove et une faune et une flore extraordinairement riche. Il n’y a jamais de glissement harmonieux, fluide, d’une culture à une autre.

L’espace entre deux

Le delta c’est l’espace entre le fleuve, assez bien délimité dans sa trajectoire et la mer. Une sorte de sas qui permet le mélange de deux univers liquides, l’eau douce et l’eau de mer. On ne peut rien construire de définitif dans un delta. C’est un univers liquide flottant où l’on se perd.

Toute culture ressemble à un fleuve qui commence par un petit filet d’eau dans une montagne et qui se termine un jour en delta et puis qui se dissout dans l’histoire culturelle du monde. La culture générée par la longue période du Moyen-Âge s’est terminée par un «delta» et elle a disparu (en Europe) au profit de la culture de l’écrit et du livre. On est bien d’accord que cette parabole est très caricaturale, mais néanmoins, elle reflète un processus immuable depuis la nuit des temps. Toute activité spirituelle est liée à une culture et lorsque la culture se «deltaïse», la spiritualité suit le même processus. C’était le cas avant la Réforme. Il y a eu un développement très riche, dans la spiritualité catholique de la fin du Moyen-Âge, mais aussi un grand morcellement. Plusieurs réformateurs comme Luther, Calvin, Zwingli ont commencé par assécher le «delta» pour y construire des édifices solides. Ils ont fermés des tas de «canaux», comme les pèlerinages, la religiosité liée aux images saintes, etc...

Aujourd’hui, nous assistons à une nouvelle «deltaïsation», mais elle ne ressemble pas à la fin du Moyen-Âge. Ce nouveau «delta» se compose d'une foule de réflexions théologiques, de productions de livres, de clips vidéo, de podcasts qui, dans leur majorité, font la promotion de la théologie du «fleuve», celle d'avant le «delta».

Le delta se termine dans la mer

Les chrétiens qui pensent utiliser le contexte actuel pour se construire un avenir font fausse route. La richesse d’un «delta», tant sur le plan culturel, spirituel ou financier ne permet pas une construction durable et ne va pas permettre de générer l’église du futur, à moins de se constituer en église «delta» qui ne restera qu’une église entre-deux. Constat pessimiste? Non, constat réaliste au vu ce qui s’est passé dans l’Histoire en général et surtout dans l’histoire de l’église. Une église «delta» (encore à inventer), ne va pas satisfaire les gens de la «mer», ni ceux du «fleuve» où vit encore une petite partie de nos concitoyens (culturellement parlant).

Comment se comporter dans l’univers d’un delta?

Il faut tout d’abord cultiver la mentalité du vivre dans un espace culturel et spirituel qui se termine. Une sorte de fin d’un monde. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut se croiser les bras et attendre la fin. Nous devons accompagner les chrétiens de ces temps de fin (je ne parle pas ici de la fin du monde, mais la fin d’un monde) pour les aider dans cet univers flottant à garder confiance en Dieu. Ce qui peut aussi se traduire par des communautés «delta». Par contre, ce qu’il faut éviter, c’est de faire croire aux gens, que l’église doit absolument se construire, comme du temps où elle était «fleuve». On n’érige pas un barrage dans un delta! Un delta n’est pas non plus une voie navigable pour de grands bateaux. Seules les petites embarcations sont bienvenues. Il faudrait peut-être multiplier les petites communautés au lieu de vouloir lancer de grands bateaux.

Perspectives pour l’avenir?

L’histoire de l’église nous a appris qu’à chaque grand changement culturel ou socio-politique les chrétiens ont inventé de nouvelles manière de croire et de faire église. Le judaïsme du temps de Jésus a été laminé et dispersé par l’empire romain et les premiers chrétiens n’ont pas développé leur église à partir du centre qu’était Jérusalem, mais à partir d’Antioche, nouveau centre culturel en expansion dans la nouvelle donne politique et culturelle de l’époque. Au passage, ils se sont délestés des rituels liés au temple et du christianisme judaïsant.

Les réformateurs du XVIème siècle ont fait pareil. Ils ont lié leur développement aux nouveaux centres culturels nés de l’imprimerie et aux centres de réflexions issus de la mouvance humaniste. Exit «Rome», l’ancien centre culturel et spirituel. Pourtant, ils ont fait quelque chose de très important. Au départ, ils voulaient réformer le «delta», mais ils se sont rapidement rendu compte que c’était impossible. Pour reprendre la parabole du delta, on pourrait dire qu’ils l’ont délaissé pour se lancer à partir d’«Antioche». L’éternel recommencement de l’histoire. 

Il faut se projeter dans l’avenir et comprendre que le nouveau christianisme se développera sur la «mer», plus sur les berges du fleuve «école-université». Le pasteur deviendra navigateur, le théologien, cartographe maritime. Je ne dirais pas que le chrétien se transformera en rameur sous les ordres du pasteur. Pourtant, ces navigateurs-rameurs vivront d’autres expériences et d’une autre manière. Le pasteur devra suivre une académie «maritime» au lieu d’une académie «fluviale». Et, ce n’est pas parce que ces futurs pasteurs ont fait de la planche sur le bord de l’océan ou bien un peu de voile sur un lac européen, qu’ils sauront mener une embarcation vers de nouveaux rivages.

L'autre solution, c'est de remonter à la source, dans la montagne et construire de nouvelles communautés qui se désaltèrent à un mince filet d'eau qui a été peu canalisé, endigué, «bétonné». Il faudra se délester de tout «l'engineering» spirituel et théologique du grand fleuve qui se lance dans la mer.

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