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ÉGLISE. CULTURE. NUMÉRIQUE.

Le numérique piège ou serviteur du christianisme?

22 Novembre 2019, 15:45pm

Publié par Henri Bacher

 

Dans notre communication du message chrétien, on a très peu pris en compte le fait que tout outil culturel est en même temps une opportunité de diffusion de l’évangile, mais aussi un moyen de conditionner et de détourner le message de son but premier. Plus le levier technologique est puissant, plus il perturbe sa compréhension, tout en le servant. Il induit aussi un formatage qu’on ne prend pas assez en compte pour “paramétrer” notre message en fonction du support et des personnes à atteindre.

L’origine du manque de discernement de l’impact négatif des outils culturels
Surtout pour le protestantisme et principalement pour le monde évangélique, la page imprimée est devenue au fil des siècles, depuis l’invention de Gutenberg, une icône qu’il ne fallait pas toucher. Au départ, puisque les textes sacrés de notre spiritualité étaient consignés par écrit, on n’allait pas mettre en doute, l’importance du livre et de la lecture. Il était évident qu’il ne fallait pas y toucher. Et le développement du levier technologique de l’imprimerie allait être accueilli à bras ouvert, sans méfiance et sans aucune conscience que ce levier pouvait aussi avoir des effets négatifs.

Pour nous, le livre et l’école républicaine sont des supports et des systèmes neutres en soi. On se méfie des idées qui sont véhiculées par les livres, mais très peu de l’impact du formatage socio-culturel opéré. La culture de l’école et des livres a permis d’envoyer des centaines de milliers de jeunes dans les tranchées de la guerre 14-18, alors que la grande majorité de ces soldats, n’était pas influencée par les idées véhiculées dans les livres. On a “obéi” aux ordres parce qu’au départ l’école nous enseignait à obéir, je dirais, les yeux fermés et à faire confiance à “ce-qui-était-écrit”. On comprend très bien aujourd’hui, ce problème avec l’écologie. Pourquoi le Glyphosate a été employé à si grande échelle? Simplement parce qu’il était efficace et que l’agriculture avait évolué vers les grandes surfaces agricoles, grâce à des leviers technologiques et mécaniques puissants pour fabriquer des machines ultra-sophistiquées. Et si on appliquait le principe de précaution à la culture et surtout à la culture chrétienne de la musique, des clips vidéos? Sous prétexte que la télé est efficace, on lance des télés chrétiennes. Sous prétexte que Youtube, Facebook, Instagram, Twitter et autres réseaux sociaux sont adulés par des millions de follovers, on s’y lance tête baissée. Pourvu que l’on diffuse!

Quelques exemples de distorsions induits par les cultures du numérique
Le monde de la culture du livre et de l’école a insisté sur la vérité. On se divisait et on s’excommuniait en s’accusant de n’avoir pas la vraie vérité. Prend-on en compte, aujourd’hui, que l’on juge que quelque chose est important, essentiel à l’aune de la performance? Le nombre de vues, de partages, de “like”? Le Christ est mort sur la croix avec affiché sur le bois, à côté du fameux INRI,  “0 follover”. Je viens de lire récemment qu’un symposium chrétien, très proche du courant créationniste de nos églises, avait attiré 600 participants et que c’était une preuve évidente de la pertinence et de la qualité des conférences. Lorsque nos responsables de communautés tweetent à tout va, des pensées profondes, en 140 caractères, à côté de leurs photos de vacances, ou de la photo du dernier plat qu’ils ont mangé à la brasserie dans la rue de l’église, font-ils de la communication pour diffuser la foi chrétienne ou bien participent-ils à la déconstruction de notre société?

Prenons la diffusion de la Bible. On a bien compris que le numérique formate le monde culturel en le fractionnant à l’infini. Certains présidents d’état, font même de la politique sur la base de 140 caractères. Si le chrétien pense que la diffusion de la Bible, en fractionnant celle-ci par versets, sans aucune relation logique entre eux est efficace sur les réseaux sociaux, ils se trompent. Ils sont à la merci du levier technologique qui leur impose sa manière de voir la réalité. Notre diffusion de la Bible se soumet à la logique du numérique, mais est-ce la logique de Dieu pour la compréhension de la réalité terrestre?

Autre distorsion: la manière de “teaser” son public. Nous avons absorbé sans problème le langage de la pub. On diffuse la foi chrétienne comme un vulgaire objet de consommation. On montre le Christ comme ces voitures qui roulent sur des routes désertes, sans trafic, au bord de la mer. Par image interposée, le miracle se produit chaque jour. Le public est devenu “objet” à séduire! Et la “séduction” du chanteur, de la chanteuse, du président du culte est essentiel pour garder son audience.

Y a-t-il des solutions?

Il faut aborder le monde numérique, non pas sur le mode de la contestation, mais au travers de la créativité et de l’expérimentation. Je ne parle pas de l’art en général, mais de cette faculté de “rêver” avec Dieu, concept que je tiens d’une jeune quadragénaire qui développe un ministère parmi les enfants <www.youtube.com/bibletubeenfant>.

Et surtout créativité théologique. Comment diffuser la Bible sur Facebook, en tenant compte, d’un livre qui a une vision globale de l’existence humaine, alors que le support numérique me force à présenter la réalité sous l’angle de la performance et du fractionnement?

Une des solutions à mettre en pratique, c’est la simplification de l’expérience et du message chrétien. Comme pour tout mouvement de rénovation dans le cadre de l’église historique, il faut d’abord commencer par se délester. Saint François d’Assise est sorti à poil (authentique) de son église à Assise pour se consacrer à un nouveau démarrage monastique. Les réformateurs comme Calvin et Luther, se sont débarrassés d’une multitude de pratiques religieuses, pour démarrer une nouvelle spiritualité. Des missionnaires comme Hudson Taylor, en Chine, ont fait la même démarche. Se délester pour aller plus loin vers les autres. Aussi longtemps que nous voulons rendre nos vieilles institutions plus “missionnelles”, nous aidons à ce que ces vieilles institutions ne disparaissent pas trop vite, mais nous n’allons pas créer de nouvelles églises et communautés pour le monde numérique. C’est plus facile de repenser l’avenir, en partant, d’éléments moins sophistiqués.

Évidemment, exit “l’icône” de la performance! C’est bien ça notre problème. Aussi longtemps que nous croyons que la performance est le moteur de l’avancement du Royaume de Dieu, nous allons dans le mur et l’église chrétienne, y compris celle des évangéliques va disparaître en Europe.

Le numérique piège ou serviteur du christianisme?

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