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ÉGLISE. CULTURE. NUMÉRIQUE.

Pour une cyberthéologie

27 Novembre 2014, 14:33pm

Publié par Henri Bacher

Ce qui touche aux mass-média, au multimédia, à la galaxie Internet, ne fait pas encore partie intégrante de la recherche théologique. Il est vrai que le monde des écrans a surtout pénétré dans le grand public par le truchement des loisirs ou de la bureautique, domaines assez éloignés de la sensibilité et des intérêts du théologien. Internet a été le fruit de la recherche militaire, avant de pénétrer massivement le monde non-scientifique. Il est donc compréhensible que la théologie n'aie pas pu s'intégrer, dès le départ, à ce chamboulement planétaire. Ce phénomène a été encore amplifié par le fait que la télé n'était perçue que comme divertissement et non comme levier de transformation de toute une société. Pour des professeurs et des enseignants, il était clair que seul le système scolaire et universitaire pouvait prétendre à l'évolution d'une personne ou d'un groupe humain. C’est encore le cas, souvent dans nos églises, lorsqu’on pense que pour vraiment former le chrétien et lui donner une base spirituelle solide, il faut passer par la case enseignement de type scolaire.

L'économie est la première à avoir bien compris l'avantage qu'elle pouvait tirer des mass-médias et d'Internet: elle est en train de se les assujettir pour en faire une vaste machine à vendre! Ce qui fait que le professionnel de la foi, ne se retrouve plus seulement avec une concurrente sur le plan socio-culturel, mais il a en face de lui, une force liée aux pouvoirs de l'argent qui acquière une position centrale et prédominante.

Internet un avatar de plus?
Je pense que l'on n'a pas encore vraiment compris qu’internet ne se résume pas simplement à la communication en tant que telle, même s’il en est le vecteur principal. On a pensé trop vite que les nouvelles techniques étaient neutres en soi et que l'alliance entre le téléphone, l'ordinateur et la télévision n'allait avoir des conséquences que sur la manière de transmettre des données et non sur son contenu. La cyberculture est plus qu'un phénomène de mode ou que "l'écume d'un siècle". Les théologiens devraient résolument prendre en compte la technologie, elle a souvent changé les choses bien plus que les idées en général. Personne ne peut nier que le développement de nos religions monothéistes est étroitement lié à des éléments techniques ou à des systèmes de communication: écriture, tables de la loi, tablettes de pierre, papyrus, transmission par les copistes du Moyen-Âge, premier artisanat de reproduction à grande échelle, imprimerie, le début de l'industrie de la multicopie. Imaginez un instant ce que serait devenu le christianisme dans une culture strictement orale sans support écrit et sans relais technique! Internet n'est donc qu'un avatar de plus!

Dans les textes qui suivent, j'aimerais simplement décrire les bouleversements et les tensions qui se sont fait jour dans le cybermonde. J’ai sélectionné deux thèmes qui me paraissent importants et j’y ai rajouté des questions aux théologiens.

L’autorité
Dans le cybermonde (j'y inclus également tout ce qui touche à la télé) l'expression de l'autorité prend des formes multiples, selon que l'on se place dans le réseaux des réseaux ou par exemple dans les mass-médias électroniques.

D'une part, avec Internet, il n'y a simplement plus d'autorité centrale visible puisque aucun serveur prédomine l'ensemble du réseau. Chacun se connecte et entre en communication comme il l'entend et personne ne lui dicte ce qu'il pourra y réaliser ou lui montre qu'elles sont ses limites. Cette philosophie a été spécialement illustrée par les activités pédophiles ou d'extrême droite qui ont trouvé écho sur le Net. Pourtant, à mon avis ce n'est que la partie visible de l'iceberg, parce qu'en réalité, derrière tout ce montage informatique se trouve des entreprises qui dictent leurs normes techniques et par de là même leur vision du monde. Ces outils ne sont pas neutres, ils servent aussi des desseins que l'utilisateur moyen ne soupçonnent guère. Chaque "surfeur", de gré ou de force, doit se plier aux contingences des algorithmes utilisés dans nos machines hyper sophistiquées. La manière de communiquer décrétée par Apple, Samsung, Microsoft, Google et consorts est-ce un bien pour l'homme ou cela va-t-il nous amener dans des impasses encore plus grandes que par le passé? Quel en est le moteur? Qu'elle est sa visée finale? Le plus manifeste, c'est que l'autorité que dégage ces nouveaux prêtres de l'utopie "communicationnelle" ne montre pas son vrai visage et ne joue pas cartes sur table.

D'autre part, le monde de la télé, nous offre une toute autre image du fonctionnement de l'autorité. N'est pris au sérieux, que la personne qui arrive à se montrer dans la petite lucarne. Dans le domaine sportif, le sponsor ne financera son porteur de drapeau que si son action est reprise par les mass-médias. Un politique a tout intérêt à occuper le terrain des studios pour se faire élire. Une déclaration faite à la télé ou sur Twitter a tout son poids et les campagnes comme celles des présidents des pays occidentaux peuvent se remporter ou se perdre pour des broutilles de comportement lors d'un débat en direct, par exemple; exercice que redoutent maints hommes d'état. L'autorité, elle se fonde sur quoi dans ce contexte-là? Dans ce cas, c'est évident que c'est le lieu qui importe le plus. Un peu comme le prêtre derrière son autel. Ce qu'il y exprime a tout son poids et il peut même y prononcer l'excommunication. Les schémas d'autorité se suivent et se ressemblent, ils changent simplement de lieux, d'expression, de langage, de costume... et de discours. Vous voulez avoir de l'autorité, montrez-vous sur un plateau de télé et surtout fréquentez-les!

Pour ce qui est du discours qui sous-tend l'autorité, il va sans dire que là aussi il y a passablement de changement, pas seulement dans son contenu idéologique, mais spécialement dans son système de consignation. Le texte écrit ne représente plus l'écrin, le passage obligé pour faire autorité. Pour le professeur d'université, beaucoup plus que la chaire, c'est le livre qui le rendait crédible vis-à-vis du grand public. C'était en fait son lieu d'autorité, au même titre que l'autel ou l'écran. Mais maintenant, le texte s'estompe derrière les images, le son et les mouvements. Il se transforme même au contact de ces derniers, comme dans la B:D: par exemple. Dans la culture mosaïque actuelle, le texte a perdu sa suprématie et son autonomie pour entrer dans un système complexe d'interdépendance où les différents acteurs comme les représentations visuelles, la vidéo ou les mondes virtuels lui disputent son autorité. Donc, le théologien qui voudra atteindre son public ne devra plus seulement savoir écrire, mais il faudra qu'il jongle avec une nouvelle syntaxe, une nouvelle manière de se dire englobant le texte, les images, le son et les mouvements. Il faudra qu'il développe une approche holistique. Mais là aussi, vous en conviendrez, sa théologie devra être repensée! Chaque gabarit culturel engendre ou conditionne le discours qui s'y développe. Au même titre que le logiciel va me permettre certaines choses et en interdire d'autres.

Voici donc pour l'autorité, les questions que j'aimerais poser au théologien:
Dans le " protestantmonde " (par opposition au cybermonde) qu'est-ce qui fonde l'autorité du pasteur de communauté? Son diplôme, son investiture, sa chaire, son appartenance à un mouvement historique? Jusqu'où peut-il aller? Doit-il devenir un homme médiatique? Luther, lorsqu'il a manifesté publiquement ses nouvelles options théologiques, il ne les a pas publiées derrière l'autel, mais il les a affichées sur la porte de son église! Et forcément, il a dû formuler sa pensée en conséquence. Où sont nos "portes d'églises" aujourd'hui et surtout que va-t-on y mettre? Mais au delà, faut-il emboîter le pas à ces nouvelles autorités? Faut-il les cautionner ou développer un contre-pouvoir? Enfin, lorsqu'on parle du " Sola scriptura ", a-t-il encore toute sa valeur dans un paysage où le texte et l'écrit ont perdu leur suprématie? Et qu'en est-il de l'accession au texte sacré dans une culture qui mélange allègrement texte, images et son? Les gens peuvent-ils encore lire la Bible comme dans le temps? Culturellement parlant, comprennent-ils encore? Les expériences ne vont-elles pas prendre logiquement le pas comme source d'autorité dans une culture dont l'expression des sentiments et des émotions est portée à son comble? Nous nous retrouvons donc devant un vieux débat, illustré par la dualité entre Ecriture et tradition, cette dernière étant le fruit de l'expérience et de l'expérimentation. À quel moment nos marches pour Jésus et autre tremblements, vont-ils faire jurisprudence et légitimer certaines pratiques de nos églises évangéliques?

Une communication désincarnée
C'est probablement la plus grande nouveauté sous le "cybersoleil": la généralisation d'une communication qui utilise les oreilles et les yeux, mais fait abstraction du corps, en tant qu'instrument de contact. Les scientifiques se sont donnés l'illusion de rapprocher les gens par la communication électronique. En réalité, ils ont investi et créé de toute pièce un espace entre les hommes eux-mêmes et entre les choses, espace truffé de machines. On a amplement écrit et parlé autour du problème de la guerre dite "propre", qui tue par écrans et drones interposés. Entre le tueur et le tué, il y a des touches tactiles, des algorithmes, des scénarios, etc. Et en retour, entre le tué et nous, il y a iTélé, BFMTV, CNN. Et entre les deux? C'est cet "entre-deux" qui m'impressionne. Il devient de plus en plus pléthorique. Peu de personnes s'intéressent réellement à ce que les gens se parlent. Leur but, c'est de faire des affaires. On est pris en otage par des commerçants qui nous installent des machines devant le nez pour qu'on y jette notre contribution. Mais a-t-on vraiment besoin de cela? Quel en est le but final? C'est intéressant de noter que les guerres actuelles sont souvent des conflits de proximité, régionale, voir tribale et non des déflagrations mondiales. L'électronique réduit l’espace temps, mais augmente l'espace physique, entre les hommes. Je ne me mets en relation non seulement en quelques secondes avec le Japon, mais en même temps, je perçois que mon interlocuteur est à des milliers de kilomètres de l'endroit où je me trouve. Or, les minorités d'aujourd'hui sentent qu'on ne s'intéresse plus à leur espace géographique. Il est trop petit pour le "businessman", il n'est absolument pas rentable, commercialement parlant. Il n'y a qu'à ouvrir la fenêtre pour saluer son voisin. Les conflits de nos banlieues viennent peut-être du fait qu'avec la télé et Internet on est dans "l'espace-Japon" en un quart de seconde, mais que "l'espace Banlieue" n'existe plus.

"L’entre deux" peuplé de machines
Il y a un risque certain à perdre la notion de l'espace en général et surtout de l'espace interpersonnel. Nous avons fait "pousser" au bout de nos terminaisons nombre d'éléments techniques ou de machines pour nous mouvoir, pour créer, pour travailler. On se déplace fixé dans un véhicule, on se parle à travers des ondes, on pratique nombre de sports avec des instruments au bout des pieds ou des mains et maintenant, entre deux êtres qui communiquent, il y a souvent une tablette ou un smartphone. L'univers entre les humains est "squatté" par un nombre incalculable de succédannés mécanistes. C'est comme si nous étions sous perfusion technique! Nous sommes tellement dépendants de notre environnement technique et très vulnérables à n'importe quel incident ou pouvoir qui voudrait nous dominer par le truchement de ces masses de produits intermédiaires et surtout interconnectés. Plus nous progressons dans le domaine des machines intelligentes, quelles qu'elles soient, plus nous devenons fragiles, alors qu'elles devraient nous aider à nous fortifier. Nous devenons un géant aux pieds d'argile, à la merci d'un grain de sable qui peut définitivement détraquer l'ensemble de nos systèmes hyper sophistiqués. L'invention du train a généré les accidents ferroviaires, le nucléaire nous a donné Tchernobyl ou Fukushima et l'informatique que va-t-elle nous réserver? On a l'impression que nos facultés se sont transvasées dans des machines qui décuplent nos possibilités, mais aussi nos faiblesses. Tout est hors de proportion. La vue directe est remplacée par la caméra ou l’appareil photo, ou Googleglass et celle-ci cadre en bien et en mal. L'oreille trouve son prolongement dans les enregistreurs et autres lecteurs de sons. La voix est sonorisée par le micro, etc. Avec la mise à l'écart du corps et de ses fonctions captatrices comme intermédaire privilégié au détriment des machines, nous enlevons en même temps des barrières de sécurité qui fonctionnent automatiquement et instinctivement. On les a bien remplacées par des systèmes sécuritaires basés sur des capteurs, sur l'informatique ou la mécanique, mais une machine peut-elle être à même d'effectuer des contrôles englobant aussi bien l'éthique que l'amour, que des considérations physiques? En nous enfermant dans des cocons techniques, nous nous coupons en même temps d'une prise sur le réel. Nous naviguons dans des pseudo-mondes intermédiaires, artificiels, créés à l'image des hommes. Bientôt, ces mondes seront peuplés d'êtres issus de la manipulation génétique et biologique. L'homme se construit un immeuble mondial qui ressemble farouchement à la Tour de Babel, puisqu'il en éloigne l'Esprit de Dieu qui pourrait justement permettre que cette construction "respire" et remplisse sa fonction stabilisatrice. D'autre part, ce nouvel espace n'est plus lié aux territoires, mais aux réseaux. Il échappe d'ailleurs complètement à la sphère politique, habituée à gérer les hommes à partir de l'espace géographique et celle-ci devient le porteur d'eau d'une nouvelle classe de dirigeants que sont les économistes. Ces derniers ne sont plus soumis ou élus par le peuple, puisqu'ils se réservent strictement le domaine privé, laissant à l'Etat le soin de prendre en charge tout ce qui touche à la gestion sociale des hommes. Tout pouvoir dans l'histoire s'est occupé de la sphère publique, mais ces nouveaux managers, prônant la libre entreprise, profitent amplement des richesses du monde sans prendre de responsabilités envers le genre humain. C'est bien ce que je reproche au libéralisme économique: prospérer sans se préoccuper de la communauté, ni de son organisation, de son équilibre, du fonctionnement de sa justice ou du bien-être social. On pourrait détourner le slogan de Général Motors qui disait que "ce qui est bon pour G.M. est bon pour les Etats-Unis" en "Ce qui est bon pour les entrepreneurs doit être bon pour le reste de l'humanité !" et spécialement ceux du multimédia.

Concernant la communication désincarnée et "l'entre-deux" peuplé de machines, voici les questions que j'aimerais poser au théologien:
Quand on considère que le monde de la communication est primordialement lié aux machines, l'église devra-t-elle se doter de terminaisons électroniques pour réaliser sa mission? La communication selon St Internet ou sa Sainteté la télé, est-ce celle que conçoit le christianisme? Si le nouvel espace où se développe la créativité humaine oublie celui situé à nos fenêtres, à nos portes, à nos "corps", quel rôle devons-nous jouer? Sur un espace socio-économico-culturel dédié en grande partie au virtuel, qu'en est-il de la théologie de l'incarnation? Ne facilite-t-on pas les pratiques occultes, ésotériques puisqu'on nous apprend à faire confiance à des "pratiques" que l'on ne comprend plus et que l'on ne peut plus expliquer en tant que simple utilisateur? Sur ce nouvel espace dédié à l'entreprise privée, l'église va-t-elle aussi se privatiser? Emboîtera-t-elle le pas au libéralisme économique en ne s'occupant plus que des aspects privés de la foi? Cela se voit déjà par la propension pour des sujets en relation avec l'individu (bien-être psychologique, spirituel, expériences personnelles), le couple ou l'éducation des enfants). Les églises évangéliques modernes se sont souvent désintéressées de la sphère publique. Est-ce le fruit d'un mûrissement spirituel ou simplement de sa conformité à l'idéologie des hommes d'affaires sous-tendue par la globalisation du flux des informations? La communauté chrétienne devra-t-elle se structurer en réseau, au lieu d'occuper une niche géographique? C'est une question cruciale pour les églises historiques qui se cramponnent à leur territoire! De nouveau, nos communautés de type évangélique sont souvent, déjà dans le système réseaux. Leurs sociétés missionnaires ou leurs organisations internationales ressemblent parfois à s'y méprendre à la structure des multinationales du "business": elles ont un potentiel économique énorme par rapport aux églises locales, se rient des frontières et des contingences géographiques. Leurs décisions se prennent très facilement par rapport à leurs intérêts et peu d'entre elles acceptent de se soumettre à l'autorité locale, géographique. J'en conviens que la touche est un peu forcée. Heureusement que l'église est encore imprégnée par l'Esprit du Christ et que la notion de service n'a pas déserté nos rangs, mais le danger est bien présent.

Pour terminer et en forme de conclusion, je souhaiterais simplement que les étudiants de nos instituts et facultés se penchent massivement sur la galaxie techno-utopiste d'aujourd'hui et délaisse un tant soi peu la fontaine humaniste du passé.


Henri Bacher

Pour une cyberthéologie

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