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ÉGLISE. CULTURE. NUMÉRIQUE.

Du territoire au réseau

1 Mai 2014, 10:13am

Publié par Henri Bacher

Il n'y a jamais, lorsqu'apparaît une nouvelle technologie de communication, une valorisation de l'ancienne manière de communiquer. L'écrit et la lecture, quoiqu'en pensent certains spécialistes, ne vont pas progresser grâce à la téléphonie. Comme le fait de pouvoir lire des textes sur l'écran, ne va pas promouvoir le monde des écrivains.

La foi chrétienne a été modelée par différentes avancées technologiques. Elle n'est pas le résultat d'une intervention divine du style ex nihilo. L'incarnation du Christ montre que Dieu se coule dans l'humain et se laisse aussi mouler par les possibilités et les limitations humaines. Un peu comme le fer incandescent qui se coule dans un moule. Il y a un exemple très simple dans l'évangile pour expliquer ce fonctionnement divin dans un contexte humain. Lorsque Jésus monte dans une barque pour parler à une grande foule au bord du lac, il utilise un phénomène physique bien connu: l'eau fonctionne comme un système d'amplification de la voix. Il aurait pu, en tant que Fils de Dieu, amplifier spirituellement sa voix, la transposer directement dans le cœur des hommes, sans passer par des systèmes de transmission liés directement à la nature. Un miracle quoi! Et, c'est vrai que Dieu parle aussi au cœur, directement, mais la plupart du temps, il se sert des possibilités et des supports créés par l’homme lui-même: table de pierre (avec les dix commandements), parchemin, livre, radio, écran de tout bord.

Technologies d’amplification
Dans l'histoire humaine les technologies "d'amplification" du message ont évolué: la transmission orale a laissé place à l'imprimerie et aujourd'hui au numérique. Ce qui est important de savoir, c'est que chaque transmetteur ou support culturel provoque chez le récepteur un positionnement adéquat pour capter le message. Je m'explique à l'aide de l'image du Christ sur son bateau. Le fait de parler à partir d'une embarcation force les spectateurs à s'organiser en groupe compact, au bord du rivage. Ce type de transmission provoque un mouvement de foule, une certaine organisation sociale, comme par exemple de demander aux plus grands de se mettret derrière. Mais le clou de l’histoire, c’est que Jésus s’est probablement posé une question fondamentale, avant de réfléchir à ce qu’il veut transmettre et comment il va le transmettre: où se trouve mon public-cible?

Mais la réciproque est également vraie. Dans le mode de communication lié à la synagogue, on se sert en premier des rouleaux des Écritures qui sont entreposés dans un endroit spécial. Jésus utilisait aussi ce mode de communication où il lisait un texte pour le public, dans le contexte du bâtiment ecclésiastique. Définitivement, il ne pouvait pas emmener les rouleaux dans son embarcation et sa transmission a dû s’adapter à son public et au lieu de communication.

Tous les médias agissent de la même façon. La découverte de l'imprimerie et son utilisation massive en Europe, dans le cadre de l'église, va forcément provoquer une certaine posture, qu'elle soit sociale, intellectuelle ou spirituelle.

Aujourd'hui, avec les leviers technologiques du numérique nos "postures" changent pour mieux capter le message. Ce serait imbécile de dire que pour écouter le Christ, il faut forcément se rassembler et s'organiser comme la foule qui l'a écouté lors de son "homélie" au bord du lac de Tibériade. Très souvent nous jugeons la spiritualité à partir de la posture et non à partir du message. Posture peut se recouper avec liturgie, traditions musicales, gestes symboliques, organisations sociales de la communauté.

Je me suis beaucoup intéressé aux travaux du philosophe Pierre Lévy (1) qui a divisé le développement de la culture tout au long de l'histoire humaine en quatre périodes: l'espace du cosmos, l'espace du territoire, l'espace des marchandises et l'espace du savoir. Le "cosmos" qui débute avec les premiers hommes est conditionné par la vie nomade, la tribu et un mode de communication basée sur le récit. Le récit est lié au conteur et le groupe qui l’écoute, se met en général, en cercle autour de lui. Dans l'Ancien Testament, c'est Abraham qui est l'archétype de cet espace-là, même s'il a déjà été en contact avec l'écriture. D'ailleurs Pierre Lévy parle, pour qualifier ce temps, où l'oralité subsiste à côté de l'écriture, d'oralité secondaire. Le territoire prend son essor avec l'invention de l'écriture qui donne le leadership du développement aux scribes. Ils quadrillent le territoire. Ils ont pu quantifier d'une manière exacte la population, les ressources, etc. Les personnes en face du scribes sont obligées de prendre une “posture” adéquate pour saisir le message de celui-ci. De plus, il faut une armée d’exégètes, pour décrypter ce que le scribe a pondu. L'histoire de Joseph, en Egypte, est liée à cette mentalité du territoire qui est le résultat du travail du scribe. Il est à l'origine de la centralisation.

Leviers technologiques
Pierre Lévy montre que l’espace du territoire culmine à la fin du Moyen-Âge pour laisser la place à l’espace des marchandises et puis, avec l’invention de l’électricité et des machines intelligentes, c’est l’espace du savoir qui va prendre le relais. Les différents espaces ne se succèdent pas aussi clairement dans l’histoire et l’un ne remplace pas l’autre. Je les vois comme des couches de sédiments qui se superposent. L’oralité du cosmos a toujours eu une certaine influence, même si l’écrit et la lecture ont été de puissants destructeurs dans le domaine de la culture. En fait, chaque période historique a fonctionné comme facteur d’érosion et de reconstruction. Les leviers technologiques comme l’imprimerie ont joué un rôle prépondérant. La culture du livre, qui a vraiment pris son essor sur l’espace des marchandises, s’est comportée comme un bulldozer qui a recouvert définitivement la culture orale, principalement en occident.

Les deux guerres mondiales et les nouveaux leviers technologiques liés à l’électricité comme la radio, la télé et internet remuent les différentes couches de sédiments pour faire apparaître à nouveau la culture orale. Il y a le même phénomène de recouvrement qu’à la fin du Moyen-Âge. En fait, pour être précis, je dirais qu’il y a plusieurs couches de sédiments qui affleurent en même temps, comme on peut le voir parfois en montagne. Comme au début sur l’espace du cosmos, l’écriture a cohabité avec l’oralité. Puis, peu à peu, l’écrit a pris le relais définitivement. Aujourd’hui c’est le contraire, l’oralité électronique dame le pion au livre et à la lecture. Il y a même une bipolarisation. Les sciences exactes se nourrissent de la culture du livre et les sciences humaines sont de plus en plus forcées de creuser dans la couche de sédiment de l’oralité. Nos élites dans l’église sont formées dans le giron des sciences exactes, avec très peu d’influences du pôle de l’oralité. Et les facultés de théologie poussent l’enseignement hérité de la culture du livre, alors que le public est déjà en grande partie ailleurs. Je rêve d’un pôle de formation lié à la couche de sédimentation de l’oralité.

L’écrit est lié au territoire et encore aujourd’hui, les grandes formations réformées dans le canton de Genève ou dans le canton de Vaud sont liées au territoire. Les paroisses sont des ensembles géographiques et si un paroissien veut aller dans une autre communauté de la même confession, mais située hors de sa circonscription géographique, il doit en faire la demande à sa hiérarchie. Ça démontre aussi à quel point les “couches sédimentaires” socio-culturelles ne disparaissent pas aussi facilement.

Aujourd’hui les gens s’organisent en tribu et en réseau. D’ailleurs des grande églises comme International Christian Fellowship (ICF) développent leurs communautés en réseau. Ils ciblent les grandes villes européennes et leur culture interne se calque sur l’organisation en réseau.

Nous sommes issus d’un “territoire” et nous sommes entrain de nous organiser en réseau.

  • Les technologies de l'intelligence, Pierre Lévy, La Découverte, 1990

  • L'intelligence collective, Pierre Lévy, La Découverte, 1994

Henri Bacher

Mes conseils:

1. Ne pensez pas que la civilisation du livre est supérieure à toutes les autres. Toutes les civilisations se comportent comme des colonisateurs. L’argument de dire que cette culture amène plus de profondeur que celle de l’oralité, c’est méconnaître la réalité des cultures. L’essentiel des textes de la Bible sont sortis de la sphère orale.

2. Acceptez que la civilisation de l’écrit, ses scribes et exégètes, ne peuvent pas être les formateurs des acteurs issus de l’oralité. C’est un autre mode de fonctionnement et les livres ne peuvent pas décrire cette manière de penser et de vivre.

3. Éliminez l’idée qu’on peut faire un mix et une accommodation entre culture orale et culture de l’écrit. A l’époque du “cosmos”, elles ont cohabitées sans créer une nouvelle synthèse de culture. Aujourd’hui, c’est pareil, mais à l’inverse. Une culture montante ne fait pas beaucoup de cas de la culture descendante. Une civilisation ne peut pas prétendre de comprendre la réalité à partir de sa culture. Ce sera toujours une vue partielle. Seul Dieu a le regard à 360°.

Du territoire au réseau

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